Nota : ce billet est la suite de celui-ci.

Je me rends compte qu'une partie des gens pense que quelqu'un qui crée une entreprise devient immédiatement riche, ou du moins "aisé". C'est en tout cas l'impression que j'ai parfois.
Le problème, c'est qu'on a tendance à prendre le problème à l'envers. Avant de penser "combien vous allez gagner", il faut surtout penser comment la boîte va marcher. Ensuite, et ensuite seulement, vous pourrez répondre à la question "est-ce que vous allez gagner de l'argent et combien". C'est ce que j'ai essayé d'expliquer dans le précédent billet.
Maintenant que nous avons vu dans les grandes lignes comment la boîte fonctionne (quelles sont ses rentrées et sorties d'argent), parlons du reversement de cet argent à ceux qui travaillent dans la boîte.
Une des plus grosses charges des entreprises, ce sont les salaires. Et c'est là que les choses deviennent moins drôles.
Les charges sociales et patronales
Si votre boîte a besoin d'employés pour démarrer (parce que, par exemple, vous ne pouvez pas tenir votre salon de coiffure tout seul), il va falloir les payer. Une évidence bien sûr, mais si j'enfonce des portes ouvertes c'est pour une bonne raison : les salariés sont une très grosse charge pour l'entreprise. En France du moins, car j'ai pu comparer avec d'autres pays pour me rendre compte que la situation est beaucoup moins asphyxiante pour l'entreprise ailleurs. La situation en France est particulièrement compliquée.
Le problème est le suivant : vous voulez payer quelqu'un disons 1600€ par mois. Vous pensez donc que la boîte va débourser 1600€ tous les mois pour le payer. Simple, logique. Eh bien non, c'est plus compliqué que cela.
Pour chaque salaire, vous devez mettre de côté de l'argent pour la caisse de retraite, pour l'assurance maladie et bien d'autres choses. Cela repose sur le principe de solidarité : il est possible que vous payiez bien plus de cotisations dans votre vie que vous n'en bénéficierez en retour. En effet, si vous n'êtes jamais malade par exemple, vous aurez payé beaucoup sans que cela ne vous soit finalement utile. L'inverse est aussi possible, d'où la notion de solidarité.
Revenons à notre salarié qui touche 1600€ par mois. Cette somme est appelée le salaire net. A ces 1600€ que vous payez tous les mois à votre salarié, il faut ajouter un certain nombre de cotisations sociales. Celles-ci sont de 2 types :
- Les cotisations sociales salariales : ce sont des charges payées par le salarié. Elles sont en fait retenues par l'employeur sur sa fiche de paie. Le salaire net + les cotisations sociales salariales forment ce qu'on appelle le salaire brut. Dans notre cas, notre employé est peut-être payé 2000€ bruts, et ne touche vraiment que 1600€ nets au final. Voilà pourquoi il est important lorsque vous négociez votre salaire de savoir si votre futur employeur vous parle en net ou en brut !
- Les cotisations sociales employeurs (ou charges patronales) : ce sont des charges payées par l'entreprise dont l'employé n'a en général pas connaissance ni conscience. Elles n'apparaissent pas sur la fiche de paie, mais l'entreprise les paie quand même. Le salaire net + les cotisations salariales + les cotisations employeurs forment ce qu'on appelle le salaire "super-brut". Ces charges patronales sont beaucoup plus élevées que les charges salariales.
Grosso modo, si on met tout bout à bout, l'employeur débourse en pratique le double de ce que l'employé est réellement payé. Environ 3200 € dans notre cas (je simplifie le calcul, mais c'est l'ordre de grandeur).
Et là, vous ne voyez plus les choses de la même façon. Si vous voulez "embaucher" quelqu'un 1600€ par mois, il faut mettre le double de côté tous les mois ! Voilà pourquoi je disais que ça coûte cher !
Pourquoi est-ce spécifique à la France ?
J'ai mentionné plus tôt que les charges en France étaient particulièrement élevées. Il ne faut pas croire que dans les autres pays les cotisations sociales n'existent pas. On en rencontre presque partout. Cependant, la part de ces charges y est en général beaucoup moins élevée.
Ce graphique résume bien la situation :
On compare ici les cotisations sociales dans plusieurs pays. En bleu la part des cotisations salariales, en rouge la part des cotisations patronales.
Les salariés ont conscience de la part bleue car c'est elle qui fait la différence entre leur salaire net et leur salaire brut. En revanche, ils ne voient jamais la part rouge qui est pourtant, comme vous pouvez le constater, la part la plus élevée la plupart du temps.
Du reste, le graphique parle de lui-même : pour embaucher quelqu'un 1600€ / mois, ça coûte beaucoup moins cher de le faire en Australie qu'en France ! Après bien sûr, les mécanismes de protection sociales sont en général bien moins complets dans ces pays-là qu'en France : on ne peut pas avoir le beurre et l'argent du beurre.
Ce dont je voulais faire prendre conscience surtout ici, c'est le poids de ces cotisations que l'employeur doit payer.
Bon, et vous, vous vous payez comment ?
On s'est intéressé ici au cas où l'employeur embauche un salarié. En ce qui nous concerne, nous n'avons pas de salarié pour le moment comme vous le savez peut-être (et les chiffres que je viens de vous donner un peu plus tôt devraient vous faire comprendre que la boîte doit gagner vraiment beaucoup d'argent pour pouvoir embaucher !).
Pierre et moi sommes gérants majoritaires dans la boîte. Cela signifie que nous sommes des travailleurs non salariés. Cela ne veut pas dire que nous ne pouvons pas être payés, ni même que nous ne bénéficions pas de couverture sociale (et heureusement !). Bon, il y a des différences entre un salarié et un non salarié (par exemple j'ai voulu me commander des chèques resto mais je n'ai pas pu, c'est réservé aux salariés), mais passons sur ces différences.
Nous pouvons nous payer de plusieurs façons différentes. On peut retenir surtout :
- Le salaire de gérance : cela ressemble beaucoup au "salaire" classique d'un employé. On paie des cotisations sociales là-dessus dans le même ordre de grandeur.
- Les dividendes : comme nous possédons des parts dans l'entreprise, nous sommes actionnaires. Si à la fin de l'année l'entreprise réalise des bénéfices (c'est-à-dire que son chiffre d'affaires est plus élevé que l'ensemble de ses charges), nous pouvons choisir de nous reverser tout ou partie de ces bénéfices en fonction des parts que nous possédons dans l'entreprise (50% chacun dans notre cas). Les cotisations sociales ne s'appliquent pas, mais l'Etat récupère quand même une partie de cet argent (dans des proportions moins élevées).
Le tout est de mixer judicieusement les deux. Si on se paie tout en salaire de gérance, on va payer énormément de cotisations sociales qui vont coûter très cher à l'entreprise... et nous ne voulons pas être un poids pour notre entreprise non plus.
Si on se paie tout en dividendes, d'une part on ne peut se payer qu'une fois par an (parce que les dividendes sont calculées à la fin de l'année) et d'autre part on ne cotise pas pour la retraite ou la maladie, ce qui nous retombera probablement dessus tôt ou tard.
Il faut donc bien réfléchir à la façon de se payer, car cela a des incidences pour la boîte comme pour nous. On peut par exemple se payer un salaire de gérance un peu moins élevé, mais rattraper cela avec le versement des dividendes à la fin de l'année.
En ce qui nous concerne, car c'est la vraie question que tout le monde se pose : notre situation ne nous permet pas de nous verser un salaire de gérance régulier. Pour autant, cette situation n'est pas encore un problème : nous avons l'intention d'augmenter notre chiffre d'affaires pour dans un premier temps pouvoir nous payer dans des proportions convenables. Ce sera toujours moins que ce qu'un ingénieur comme nous est en général payé (36 000 € bruts par an). Ce sera peut-être au début le tiers, la moitié, puis on se rapprochera du salaire d'un ingénieur.
Ce qui est certain, c'est que nous ne pouvons pas avoir fait les études que nous avons faites et être éternellement payés la moitié du salaire qu'on devrait toucher. Certes, il y a la passion, mais vous pouvez difficilement justifier cela à vos parents ou à votre entourage. Pourtant, nous ne sommes pas pressés pressés : nous savons qu'il faut du temps pour que les choses démarrent et, croyez-moi, nous oeuvrons pour que les choses s'améliorent progressivement.
Ce qui compte pour le moral, c'est que les choses progressent dans le bon sens. Si nous sommes moins payés que d'autres, ce ne sera pas trop dérangeant du temps que les perspectives sont bonnes et que ça évolue.
J'espère vous avoir éclairé un peu sur les raisons qui font que payer quelqu'un et se payer soi-même peut coûter très cher à l'entreprise. Voilà pourquoi nos salaires ne sont pas prioritaires pour le moment. Nous faisons des concessions mais espérons bien entendu rattraper cela à l'avenir.
Ce qui compte, c'est de croire en son projet tout en gardant un certain recul pour ne pas foncer droit dans un mur. Si vous voyez les choses sous cet angle, vous comprenez pourquoi le fait que nous ne touchions pratiquement rien pour le moment n'est pas un problème aujourd'hui.


